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"La fugue" : un pont entre larmes et rires.

19 avril 2006
La fugue d'autrefois se jouait à quatre, et puis Alex s'est jeté du haut d'un pont. Mais La fugue de Valérie Sigward, paru chez Julliard, n'est pas un roman sur le suicide. C'est la vie des survivants ; et surtout de Théo. Chez lui, tout est sous vide depuis la mort de son frère : les yeux de sa mère, la parole de son père, et même la bouffe. Pour ne pas étouffer, il décide de changer d'atmosphère et de fuir à Paris.
La fugue, entrecoupée de flash-back, commence comme un journal intime qui s'adresse au cher disparu. Les pages ne peuvent que faire le même constat que Lamartine - « Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé » - car à part cette absence pesante, irréversible, rien n'a changé ; mais malgré le voisinage identique, les mêmes copains de lycée, tout est changé. L'incompréhension emplit l'espace : Alex n'a pas laissé de lettre pour expliquer son geste. Le fantôme, et toutes les interrogations qu'il suscite, hante la maison. Pour changer l'air ambiant, Théo ne voit qu'une solution : le nettoyage par le vide. Tout ce que l'absent a touché, vu, ou simplement désiré, doit disparaître. Le plus simple est alors de quitter son univers, de partir ailleurs, mais pas vers la Chine où le disparu rêvait d'aller. Pour s'évader de leurs problèmes, certains s'épuisent dans la course. D'autres mettent Nirvana à fond dans leurs écouteurs. Il y a ceux qui s'enfument dans les pétards et plongent dans l'alcool, ou d'un pont. Théo n'est pas comme son frère, mais lui aussi veut s'évader. Il fugue, il fuit, mais pour renouer avec la vie. Dans l'anonymat de la foule parisienne, il se voit perdre son deuil. Seulement Paris a déjà été visité... Seulement la vie est pleine d'imprévus.

Avec les copains, Zeb, Véro, etc. - ou même Mickey, le chien des voisins -, les larmes prennent le chemin du rire. Avec Zeb, le meilleur ami qui drague les nanas en se faisant passer pour Jessica, « une fille enfermée dans le corps d'un mec », et qui note l'état de son dépotoir qui lui sert de chambre avec une échelle digne de Richter (« 1, (...) ça va vibrer », « 10, (...) il faut évacuer de toute urgence »), Théo continue à vivre la vie d'un ado normal... qui cherche à attraper la queue de Mickey pour essuyer les pinceaux ou qui shoote le chien à tête de rat pour se défouler. Entre la gothique en chemise de nuit Snoopy et chaussons à tête de nounours, entre les remarques humoristiques, notamment sur une couleur de « chat [qui a ] gerbé ses croquettes sur les murs », le drame et l'émotion traversent La fugue. Mais Valérie Sigward ne se sert jamais du pathétique. Elle bouleverse avec une simplicité qui ne rime pas avec banalité. Alors que ses personnages, raidis par la souffrance du deuil, ont perdu leur "vision périphérique", à la lire, on est sûr que son regard scrute tous les coins. De sa force descriptive jaillit tout un tas de comparaisons inattendues, toute l'intensité émotionnelle. Avec son écriture, la vie peut, sans se forcer, retrouver ses points d'exclamation.

Crédit photo : © Julliard

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Par Hélène Baratte |   dernière mise à jour : 19 avril 2006

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Il y a 4 mois, 1 semaineSignaler ce commentaire
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