Ados : Comment t'est venu cet univers aussi inquiétant ?
Victor Dixen: Si seulement je le savais moi-même ! Tout ce que je peux dire, c'est que j'ai retranscrit dans ces pages une grande partie de mon expérience du monde de la nuit. Un monde que l'on est amené à découvrir quand on dort peu, ce qui est mon cas depuis l'enfance.
La majorité de mes personnages, je les ai rencontrés. Je connais plusieurs Redrock sur cette terre, et pas seulement dans le Colorado où j'ai vécu. La plupart des phénomènes que je décris, je les ai expérimentés. J'ai entendu les voix des esprits, j'ai aperçu au plus profond de l'espace les dangers cosmiques qui nous menacent.
Oui, j'ai bien vécu toutes ces choses, et malgré tout le doute subsiste : les ai-je bien interprétées ?
Des ados atteints de maux tous différents... L'idée est originale! D'où vient-elle ?
La normalité me hérisse. On vit une époque archi-normative, et chacun est sommé de rentrer dans le moule de plus en plus tôt. Dès qu'un ado montre des signes de différence, tout le monde s'affole, à commencer par les parents. C'est le branle-bas de combat pour le normaliser. Et ceux qui refusent cette norme sont vite considérés comme asociaux.
Moi, je crois au contraire qu'il faut cultiver nos différences. Même si celles-ci apparaissent comme des tares, on peut en faire des forces. Ce qu'il y a d'héroïque dans les personnages du Cas Jack Spark c'est que, d'une manière ou d'une autre, ils composent avec leur différence. Parce que la société les considère comme des anormaux, ils ont appris à remettre la norme en question. La création de soi est leur credo. Ils ont décidé de ne pas subir l'Évolution, mais de la diriger.
Comment se sent-on pendant qu'on rédige un roman angoissant comme Le cas Jack Spark? A-t-on tendance à s'y laisser absorber ?
Totalement ! J'ai été littéralement happé par la rédaction du Cas. Pendant tous ces mois passés devant l'écran de mon ordinateur au cœur de la nuit silencieuse, j'étais en réalité à Redrock, un pensionnaire parmi les pensionnaires. Je vivais aux côtés de Jack, Sinead, Josh et Ti-Jean, et ils sont devenus mes amis pour la vie je crois.
J'ai frémi à leur côté plus d'une fois, j'en ai perdu un peu plus le sommeil. Mais ils avaient un avantage sur moi : eux au moins, ils pouvaient penser que ce qui leur arrivait n'était qu'un mauvais rêve, un cauchemar. Tandis que moi, je savais que c'était vrai...
Jack ressemble-t-il à l'adolescent que tu étais ?
Il y a beaucoup de moi en Jack - bien que parfois je me demande s'il ne serait pas plus correct de dire qu'il y a beaucoup de Jack en moi...Je connais bien Jack, parce que je sais ce que c'est de se réveiller toutes les nuits dans le silence et la solitude. Je comprends ses colères et ses frustrations, la difficulté qu'il a parfois à communiquer avec les autres.
J'ai puisé dans mes souvenirs, dans cette adolescence qui me paraît encore si proche. On dit que c'est l'âge de tous les possibles. Je le crois. Parce que c'est l'âge où l'on est le plus lucide sur notre nature d'êtres mutants, irrémédiablement mutants. Les enfants vivent dans un monde semi-merveilleux qu'ils voudraient éternel, et les adultes s'enferment trop souvent dans une identité apprise, admise, plus jamais questionnée. Mais les adolescents, eux, savent que rien n'est permanent. Leur corps, leurs idées, leurs sentiments sont en pleine transition.
Quels étaient tes auteurs de chevet, adolescent ?
Il y en a eu beaucoup ! Il faut dire que j'avais le temps de lire, des nuits entières... Très tôt, j'ai eu une prédilection pour le genre fantastique. J'adorais Edgar Poe et Maupassant, Tolkien bien sûr. Lire Le Seigneur des Anneaux là treize ans, c'était comme entrer en religion ! Il y a un tel lyrisme dans ce livre, une telle tristesse !
J'ai eu ma période Anne Rice et Bram Stoker aussi. Enfin, je lisais beaucoup de science-fiction. Aujourd'hui encore, je pense qu'il est absurde de tracer une frontière entre la SF et le fantastique, ce sont les deux branches d'un même arbre. La SF et le fantastique sont des outils complémentaires pour nous aider percer le secret de notre futur.
Penses-tu que les adolescents sont aussi cruels entre eux qu'ils le sont dans le livre ?
Je ne le pense pas : je le sais. À moins qu'ils aient changé depuis l'époque pas si lointaine où j'avais leur âge ? Je ne le crois pas. J'ai été pensionnaire, j'ai connu bien des colonies de vacances : j'en garde des souvenirs très vifs.
Cette cruauté n'est pas étonnante. L'adolescence est aussi l'âge où la part animale enfermée en chacun de nous rugit le plus fort. Ce n'est un secret pour personne : à l'adolescence, des pulsions de tout ordre s'expriment, souvent de manière désordonnée. Parmi elles, les pulsions d'agressivité.
Quelles ont été tes inspirations pour Le Cas Jack Spark ? Tu t'es documenté sur certains thèmes ?
Mes explorations nocturnes m'ont énormément inspiré - à vrai dire, elles me hantent plus qu'elles ne m'inspirent... Et quand je parle d'explorations, je ne me réfère pas uniquement aux explorations physiques, à mes virées dans les villes et les forêts enténébrées. Il y a aussi les explorations intellectuelles, de celles qui ne sont possibles qu'au cœur de la nuit. Certains livres ne s'ouvrent qu'à la lumière d'une chandelle. C'est vrai aussi pour Internet : avez-vous remarqué que c'est toujours la nuit que, de lien hypertexte en lien hypertexte, on arrive à ces sites bizarres que l'on est incapable de retrouver le lendemain ?
En quoi tes influences culturelles multiples ont-elles influencé l'écriture du Cas Jack Spark?
J'ai été élevé dans une famille cosmopolite, et j'ai beaucoup voyagé dès l'enfance. À la fin de mes études, je suis parti vivre aux États-Unis, puis en Irlande.
Ces expatriations ont d'abord été pour moi de formidables expériences humaines. Lorsque j'habitais dans le Colorado, je vivais dans une grande maison au bord d'un lac, que je louais avec six autres colocataires. La chambre que j'avais réservée depuis la France était squattée par un chef de gang japonais, et j'ai dû dormir pendant deux semaines dans la cave avec quatre chats. Quand un juge a finalement fait coffrer le chef de gang, j'ai récupéré sa chambre, et pendant plusieurs nuits la maison a essuyé des rafales de balles... Comme à Redrock, ce genre d'expériences crée des liens très forts !
En Irlande, je passais mes semaines à voyager à travers tout le pays, dans des régions couvertes de brume 365 jours par an, où l'on parlait plus le gaélique que l'anglais. Dans ces endroits, j'ai rencontré des gens inoubliables, mais aussi des êtres ahurissants. Comme cette hôtesse blafarde, dans ce manoir dont j'étais le seul client, perdu dans l'arrière-pays de Limerick. Chaque matin avant l'aube, elle me versait en silence mon thé dans une grande salle à manger couverte de poussière, avec sur chaque table un bouquet de fleurs artificielles entrelacées de toiles d'araignée. Quand je suis redescendu à la ville après trois nuits, on m'a dit que le manoir était fermé depuis des années, depuis que la famille qui y habitait s'était tuée dans un accident de voiture...
Ce ne sont que quelques anecdotes parmi des dizaines. Il m'est arrivé tant de choses de ce genre, à croire que j'attire le Bizarre !
Un conseil pour les écrivains en herbe ?
Lisez et vivez ! Lisez votre vie comme un livre, déchiffrez les signes que l'univers vous envoie et devinez la trame derrière le hasard. Vivez vos lectures comme si c'était vous entre les pages, comme si les mots étaient des choses plus vraies que les choses.
Le reste coulera de source.
Propos recueillis par Madeleine Bourgois
Entretien avec Victor Dixen, un écrivain très mystique
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